La Condition humaine

by Andre Malraux

La Condition humaine Author Andre Malraux Isbn 9782070346103 File size 3 5MB Year 2007 Pages Language French File format PDF Category Other Si toute condition humaine n est pas renferm e dans ces pages du moins est il certain qu elle ne cesse pas d y tre en question et si tragiquement si profond ment que le livre se trouve encore accord par ses accents aux peines les plus lourdes et aux plus grandes souffrances C est un s r gage de son exceptionnelle valeur La plus grande beaut du livre

Publisher :

Author : Andre Malraux

ISBN : 9782070346103

Year : 2007

Language: French

File Size : 3.5MB

Category : Other

Sophie Doudet, agrégée de lettres modernes, est professeur à l’institut d’études politiques d’Aix-enProvence où elle enseigne la culture générale et l’histoire des mouvements littéraires et artistiques. Aux
Éditions Gallimard, elle a accompagné la lecture de L’Or de Blaise Cendrars dans la collection « La
bibliothèque Gallimard » ainsi que de L’Ami retrouvé de Fred Uhlman dans la collection « folioplus
classiques ».
Maître de conférences en littérature française à l’Université de Provence (Aix-Marseille I), Agnès Verlet
centre de plus en plus ses recherches sur les rapports entre la littérature et les arts plastiques (peinture,
sculpture). Elle travaille également sur la mémoire, l’inscription, la trace. Dans ce double registre, elle est
l’auteur de plusieurs ouvrages, Les Vanités de Chateaubriand (Droz, 2001), et Pierres parlantes, florilège
d’épitaphes parisiennes (Paris-Musées, 2000). Collaborant au Magazine littéraire et à Europe, elle a publié un
roman et des nouvelles.

André Malraux

La Condition
humaine
Dossier et notes réalisés par
Sophie Doudet
Lecture d’image par
Agnès Verlet

à Eddy du Perron

Éclairage historique

Avant votre lecture du roman, prenez connaissance de son contexte historique
L’intrigue du roman s’inscrit dans l’histoire réelle de la Chine de la première moitié du XXe siècle.
Avant 1927 :
La Chine, depuis le XIXe siècle, est un empire en déclin que se partagent les puissances coloniales
européennes. Celles-ci ont acquis des privilèges commerciaux et des concessions. À Shanghaï1, il y a ainsi
une concession française et une concession internationale depuis 1842. C’est une ville cosmopolite où
séjournent des étrangers, des réfugiés chinois et 20000 Japonais.
En 1911, Sun-Yat-Sen fonde le Kuomintang, le parti révolutionnaire démocrate et nationaliste et il
établit à Shanghaï le gouvernement de la République de Chine. Un an plus tard, l’Empereur abdique et la
jeune République se retrouve confrontée à des enjeux majeurs : il lui faut reconquérir la Chine du Nord qui
est aux mains de seigneurs de la guerre qui ne la reconnaissent pas et se battent entre eux. Il faut de plus
rénover la Chine et faire entendre les revendications sociales concernant l’amélioration des conditions de
vie. Pour cela, en 1921, Sun-Yat-Sen instaure à Canton un gouvernement national tandis que le Parti
communiste est fondé la même année à Shanghaï. Ce dernier est constitué pour l’essentiel d’étudiants et a
pour objectif l’organisation des ouvriers de façon à instituer la dictature du prolétariat. Le PC est affilié au
Komintern, c’est-à-dire à l’Union soviétique, qui décide de son alliance avec le Kuomintang à dominante
nationaliste et bourgeoise. C’est le début d’un partenariat ambigu avec l’URSS qui conduit à la création
d’une académie militaire à Whampoa (les « cadets ») et à l’envoi de conseillers soviétiques en Chine : il s’agit
de Borodine pour la politique et de Gallen pour l’armée.
En 1925, Sun-Yat-Sen meurt et c’est le général Chang-Kaï-Shek, son beau-frère, qui prend la direction
du Kuomintang. Il part à la reconquête de la Chine aidé par l’action syndicale du PC dans les villes.
Pourtant les frictions entre nationalistes et communistes se multiplient : des grèves sont déclenchées contre
les occupants étrangers (c’est l’intrigue des Conquérants à Canton), mais l’aile droite du Kuomintang
favorable aux commerçants et aux financiers se durcit. En février 1926 se déroulent des émeutes
communistes à Shanghaï ; elles seront réprimées par Chang-Kaï-Shek qui dans le même temps rétablit
l’ordre en Chine du Sud. L’offensive se dirige alors vers le nord. En septembre 1926, la ville industrielle de
Han-Kéou est aux mains des révolutionnaires. En octobre, elle devient le siège du gouvernement ; Borodine
y demeure. Chang-Kaï-Shek s’établit pour sa part à Nanchang près de Shanghaï. Le 19 février 1927, une
insurrection communiste est déclenchée à Shanghaï, réprimée immédiatement par le général nordiste qui
contrôle alors la ville. Chang-Kaï-Shek n’intervient toujours pas. Le PC, après avoir tenté en vain de le
relever de ses fonctions, envoie deux cadres dans la ville pour reconstruire l’opposition : Chou-En-Laï (qui
serait le modèle de Kyo) et Liu Shao-Chi.
Le 21 mars 1927, une nouvelle insurrection débute à Shanghaï alors que Chang-Kaï-Shek est aux portes
de la ville. Les postes de police dans les faubourgs sont pris par les communistes ainsi que le train blindé. Il
est créé un gouvernement provisoire où les communistes sont en position inférieure (5 sièges sur 19).
Pendant ce temps, les étrangers font alliance avec l’aile droite du Kuomintang pour se débarrasser des
communistes. Le 29 mars, le Kuomintang s’oppose au PC alors que l’activisme syndical est à son comble.
On demande aux milices de rendre leurs armes. Chang-Kaï-Shek semble hésiter : il joue sur les deux
tableaux en faisant allégeance au gouvernement tout en conservant la force militaire. Mais le 6 avril, il ne
réagit pas lorsqu’un chef de guerre attaque l’ambassade soviétique à Pékin et fait exécuter les dirigeants
communistes. Le même jour, il donne l’ordre aux ouvriers de Shanghaï de rendre les armes, ordre par
ailleurs confirmé par l’URSS via le Komintern. Le 12 avril, les milices communistes sont désarmées non
sans combattre et les dirigeants sont arrêtés mais Chou-En-Laï et Liu Shao-Chi s’en sortent. Le 13, l’armée
ouvre le feu sur une marche d’ouvriers. Le travail reprendra le 15. Entretemps, la répression a été terrible.
S.D.
1 Nous conservons pour tous les noms chinois la graphie ancienne utilisée par Malraux.

PREMIÈRE PARTIE

21 mars 1927

Minuit et demi.
Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L’angoisse lui tordait l’estomac ; il
connaissait sa propre fermeté, mais n’était capable en cet instant que d’y songer avec hébétude, fasciné par
ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu’une ombre, et d’où
sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même — de la chair d’homme. La
seule lumière venait du building voisin : un grand rectangle d’électricité pâle, coupé par les barreaux de la
fenêtre dont l’un rayait le lit juste au-dessous du pied comme pour en accentuer le volume et la vie. Quatre
ou cinq klaxons grincèrent à la fois. Découvert ? Combattre, combattre des ennemis qui se défendent, des
ennemis éveillés !
La vague de vacarme retomba : quelque embarras de voitures (il y avait encore des embarras de voitures,
là-bas, dans le monde des hommes...). Il se retrouva en face de la tache molle de la mousseline et du
rectangle de lumière, immobile dans cette nuit où le temps n’existait plus.
Il se répétait que cet homme devait mourir. Bêtement : car il savait qu’il le tuerait. Pris ou non, exécuté
ou non, peu importait. Rien n’existait que ce pied, cet homme qu’il devait frapper sans qu’il se
défendît, — car, s’il se défendait, il appellerait.
Les paupières battantes, Tchen découvrait en lui, jusqu’à la nausée, non le combattant qu’il attendait,
mais un sacrificateur. Et pas seulement aux dieux qu’il avait choisis : sous son sacrifice à la révolution
grouillait un monde de profondeurs auprès de quoi cette nuit écrasée d’angoisse n’était que clarté.
« Assassiner n’est pas seulement tuer... » Dans ses poches, ses mains hésitantes tenaient, la droite un rasoir
fermé, la gauche un court poignard. Il les enfonçait le plus possible, comme si la nuit n’eût pas suffi à cacher
ses gestes. Le rasoir était plus sûr, mais Tchen sentait qu’il ne pourrait jamais s’en servir ; le poignard lui
répugnait moins. Il lâcha le rasoir dont le dos pénétrait dans ses doigts crispés ; le poignard était nu dans sa
poche, sans gaine. Il le fit passer dans sa main droite, la gauche retombant sur la laine de son chandail et y
restant collée. Il éleva légèrement le bras droit, stupéfait du silence qui continuait à l’entourer, comme si son
geste eût dû déclencher quelque chute. Mais non, il ne se passait rien : c’était toujours à lui d’agir.
Ce pied vivait comme un animal endormi. Terminait-il un corps ? « Est-ce que je deviens imbécile ? » Il
fallait voir ce corps. Le voir, voir cette tête ; pour cela, entrer dans la lumière, laisser passer sur le lit son
ombre trapue. Quelle était la résistance de la chair ? Convulsivement, Tchen enfonça le poignard dans son
bras gauche. La douleur (il n’était plus capable de songer que c’était son bras), l’idée du supplice certain si le
dormeur s’éveillait le délivrèrent une seconde : le supplice valait mieux que cette atmosphère de folie. Il
s’approcha : c’était bien l’homme qu’il avait vu ? deux heures plus tôt, en pleine lumière. Le pied, qui
touchait presque le pantalon de Tchen, tourna soudain comme une clef, revint à sa position dans la nuit
tranquille. Peut-être le dormeur sentait-il une présence, mais pas assez pour s’éveiller... Tchen frissonna : un
insecte courait sur sa peau. Non ; c’était le sang de son bras qui coulait goutte à goutte. Et toujours cette
sensation de mal de mer.
Un seul geste, et l’homme serait mort. Le tuer n’était rien : c’était le toucher qui était impossible. Et il
fallait frapper avec précision. Le dormeur, couché sur le dos, au milieu du lit à l’européenne, n’était habillé
que d’un caleçon court, mais, sous la peau grasse, les côtes n’étaient pas visibles. Tchen devait prendre pour
repères les pointes sombres des seins. Il savait combien il est difficile de frapper de haut en bas. Il tenait donc
le poignard la lame en l’air, mais le sein gauche était le plus éloigné : à travers le filet de la moustiquaire, il
eût dû frapper à longueur de bras, d’un mouvement courbe comme celui du swing. Il changea la position
du poignard : la lame horizontale. Toucher ce corps immobile était aussi difficile que frapper un cadavre,
peut-être pour les mêmes raisons. Comme appelé par cette idée de cadavre, un râle s’éleva. Tchen ne
pouvait plus même reculer, jambes et bras devenus complètement mous. Mais le râle s’ordonna : l’homme
ne râlait pas, il ronflait. Il redevint vivant, vulnérable ; et, en même temps, Tchen se sentit bafoué. Le corps
glissa d’un léger mouvement vers la droite. Allait-il s’éveiller maintenant ! D’un coup à traverser une
planche, Tchen l’arrêta dans un bruit de mousseline déchirée, mêlé à un choc sourd. Sensible jusqu’au bout
de la lame, il sentit le corps rebondir vers lui, relancé par le sommier métallique. Il raidit rageusement son
bras pour le maintenir : les jambes revenaient ensemble vers la poitrine, comme attachées ; elles se
détendirent d’un coup. Il eût fallu frapper de nouveau, mais comment retirer le poignard ? Le corps était
toujours sur le côté, instable, et, malgré la convulsion qui venait de le secouer, Tchen avait l’impression de le

tenir fixé au lit par son arme courte sur quoi pesait toute sa masse. Dans le grand trou de la moustiquaire, il
le voyait fort bien : les paupières s’étaient ouvertes, — avait-il pu s’éveiller ? — les yeux étaient blancs. Le
long du poignard le sang commençait à sourdre, noir dans cette fausse lumière. Dans son poids, le corps,
prêt à retomber à droite ou à gauche, trouvait encore de la vie. Tchen ne pouvait lâcher le poignard. À
travers l’arme, son bras raidi, son épaule douloureuse, un courant d’angoisse s’établissait entre le corps et lui
jusqu’au fond de sa poitrine, jusqu’à son cœur convulsif, seule chose qui bougeât dans la pièce. Il était
absolument immobile ; le sang qui continuait à couler de son bras gauche lui semblait celui de l’homme
couché ; sans que rien de nouveau fût survenu, il eut soudain la certitude que cet homme était mort.
Respirant à peine, il continuait à le maintenir sur le côté, dans la lumière immobile et trouble, dans la
solitude de la chambre. Rien n’y indiquait le combat, pas même la déchirure de la mousseline qui semblait
séparée en deux pans : il n’y avait que le silence et une ivresse écrasante où il sombrait, séparé du monde des
vivants, accroché à son arme. Ses doigts étaient de plus en plus serrés, mais les muscles du bras se relâchaient
et le bras tout entier commença à trembler par secousses, comme une corde. Ce n’était pas la peur, c’était
une épouvante à la fois atroce et solennelle qu’il ne connaissait plus depuis son enfance : il était seul avec la
mort, seul dans un lieu sans hommes, mollement écrasé à la fois par l’horreur et par le goût du sang.
Il parvint à ouvrir la main. Le corps s’inclina doucement sur le ventre : le manche du poignard ayant
porté à faux, sur le drap une tache sombre commença à s’étendre, grandit comme un être vivant. Et à côté
d’elle, grandissant comme elle, parut l’ombre de deux oreilles pointues.
La porte était proche, le balcon plus éloigné : mais c’était du balcon que venait l’ombre. Bien que Tchen
ne crût pas aux génies, il était paralysé, incapable de se retourner. Il sursauta : un miaulement. À demi
délivré, il osa regarder. C’était un chat de gouttière qui entrait par la fenêtre sur ses pattes silencieuses, les
yeux fixés sur lui. Une rage forcenée secouait Tchen à mesure qu’avançait l’ombre ; rien de vivant ne devait
se glisser dans la farouche région où il était jeté ; ce qui l’avait vu tenir ce couteau l’empêchait de remonter
chez les hommes. Il ouvrit le rasoir, fit un pas en avant : l’animal s’enfuit par le balcon. Tchen se trouva en
face de Shanghaï.
Secouée par son angoisse, la nuit bouillonnait comme une énorme fumée noire pleine d’étincelles ; au
rythme de sa respiration de moins en moins haletante elle s’immobilisa et, dans la déchirure des nuages, des
étoiles s’établirent dans leur mouvement éternel qui l’envahit avec l’air plus frais du dehors. Une sirène
s’éleva, puis se perdit dans cette poignante sérénité. Au-dessous, tout en bas, les lumières de minuit reflétées à
travers une brume jaune par le macadam mouillé, par les raies pâles des rails, palpitaient de la vie des
hommes qui ne tuent pas. C’étaient là des millions de vies, et toutes maintenant rejetaient la sienne ; mais
qu’était leur condamnation misérable à côté de la mort qui se retirait de lui, qui semblait couler hors de son
corps à longs traits, comme le sang de l’autre ? Toute cette ombre immobile ou scintillante était la vie,
comme le fleuve, comme la mer invisible au loin — la mer... Respirant enfin jusqu’au plus profond de sa
poitrine, il lui sembla rejoindre cette vie avec une reconnaissance sans fond, — prêt à pleurer, aussi
bouleversé que tout à l’heure. « Il faut filer... » Il demeurait, contemplant le mouvement des autos, des
passants qui couraient sous ses pieds dans la rue illuminée, comme un aveugle guéri regarde, comme un
affamé mange. Insatiable de vie, il eût voulu toucher ces corps. Au-delà du fleuve une sirène emplit tout
l’horizon : la relève des ouvriers de nuit, à l’arsenal. Que les ouvriers imbéciles vinssent fabriquer les armes
destinées à tuer ceux qui combattaient pour eux ! Cette ville illuminée resterait-elle possédée comme un
champ par son dictateur militaire, louée à mort, comme un troupeau, aux chefs de guerre et aux commerces
d’Occident ? Son geste meurtrier valait un long travail des arsenaux de Chine : l’insurrection imminente
qui voulait donner Shanghaï aux troupes révolutionnaires ne possédait pas deux cents fusils. Qu’elle
possédât les pistolets à crosse (presque trois cents) dont cet intermédiaire, le mort, venait de négocier la
vente avec le gouvernement, et les insurgés, dont le premier acte devait être de désarmer la police pour
armer leurs troupes, doublaient leurs chances. Mais, depuis dix minutes, Tchen n’y avait pas pensé une seule
fois.
Et il n’avait pas encore pris le papier pour lequel il avait tué cet homme. Les vêtements étaient accrochés
au pied du lit, sous la moustiquaire. Il chercha dans les poches. Mouchoir, cigarettes... Pas de portefeuille. La
chambre restait la même : moustiquaire, murs blancs, rectangle net de lumière ; le meurtre ne change donc
rien... Il passa la main sous l’oreiller, fermant les yeux. Il sentit le portefeuille, très petit, comme un portemonnaie. La légèreté de la tête, à travers l’oreiller, accrut encore son angoisse, lui fit rouvrir les yeux : pas de
sang sur le traversin, et l’homme semblait à peine mort. Devrait-il donc le tuer à nouveau ? mais déjà son
regard rencontrait les yeux blancs, le sang sur les draps. Pour fouiller le portefeuille, il recula dans la
lumière : c’était celle d’un restaurant, plein du fracas des joueurs de mah-jong1. Il trouva le document,
conserva le portefeuille, traversa la chambre presque en courant, ferma à double tour, mit la clef dans sa
poche. À l’extrémité du couloir de l’hôtel — il s’efforçait de ralentir sa marche — pas d’ascenseur.
Sonnerait-il ? Il descendit. À l’étage inférieur, celui du dancing, du bar et des billards, une dizaine de
personnes attendaient la cabine qui arrivait. Il les y suivit. « — La dancing-girl en rouge est épatante ! » lui
dit en anglais son voisin, Birman ou Siamois un peu saoul. Il eut envie, à la fois, de le gifler pour le faire

taire, et de l’étreindre parce qu’il était vivant. Il bafouilla au lieu de répondre ; l’autre lui tapa sur l’épaule
d’un air complice. « Il pense que je suis saoul aussi... » Mais l’interlocuteur ouvrait de nouveau la bouche.
« — J’ignore les langues étrangères », dit Tchen en pékinois. L’autre se tut, regarda, intrigué, cet homme
jeune sans col, mais en chandail de belle laine. Tchen était en face de la glace intérieure de la cabine. Le
meurtre ne laissait aucune trace sur son visage... Ses traits plus mongols que chinois : pommettes aiguës, nez
très écrasé mais avec une légère arête, comme un bec, n’avaient pas changé, n’exprimaient que la fatigue :
jusqu’à ses épaules solides, ses grosses lèvres de brave type, sur quoi rien d’étranger ne semblait peser ; seul
son bras, gluant dès qu’il le pliait, et chaud... La cabine s’arrêta. Il sortit avec le groupe.
Une heure du matin.
Il acheta une bouteille d’eau minérale, et appela un taxi : une voiture fermée, où il lava son bras et le
banda avec un mouchoir. Les rails déserts et les flaques des averses de l’après-midi luisaient faiblement. Le
ciel lumineux s’y reflétait. Sans savoir pourquoi, Tchen le regarda : qu’il en avait été plus près, tout à l’heure,
lorsqu’il avait découvert les étoiles ! Il s’en éloignait à mesure que son angoisse faiblissait, qu’il retrouvait les
hommes... À l’extrémité de la rue, les automitrailleuses presque aussi grises que les flaques, la barre claire des
baïonnettes portées par des ombres silencieuses : le poste, la fin de la concession française. Le taxi n’allait pas
plus loin. Tchen montra son passeport faux d’électricien employé sur la concession. Le factionnaire regarda
le papier avec indifférence (« Ce que je viens de faire ne se voit décidément pas ») et le laissa passer. Devant
lui, perpendiculaire, l’avenue des Deux-Républiques, frontière de la ville chinoise.
Abandon et silence. Chargées de tous les bruits de la plus grande ville de Chine, des ondes grondantes se
perdaient là comme, au fond d’un puits, des sons venus des profondeurs de la terre : tous ceux de la guerre,
et les dernières secousses nerveuses d’une multitude qui ne veut pas dormir. Mais c’était au loin que vivaient
les hommes ; ici, rien ne restait du monde, qu’une nuit à laquelle Tchen s’accordait d’instinct comme à une
amitié soudaine : ce monde nocturne, inquiet, ne s’opposait pas au meurtre. Monde d’où les hommes
avaient disparu, monde éternel ; le jour reviendrait-il jamais sur ces tuiles pourries, sur toutes ces ruelles au
fond desquelles une lanterne éclairait un mur sans fenêtres, un nid de fils télégraphiques ? Il y avait un
monde du meurtre, et il y restait comme dans la chaleur. Aucune vie, aucune présence, aucun bruit proche,
pas même le cri des petits marchands, pas même les chiens abandonnés.
Enfin, un magasin pouilleux : Lou-You-Shuen et Hemmelrich, phonos. Il fallait revenir parmi les
hommes... Il attendit quelques minutes sans se délivrer tout à fait, heurta enfin un volet. La porte s’ouvrit
presque aussitôt : un magasin plein de disques rangés avec soin, à vague aspect de bibliothèque municipale ;
puis l’arrière-boutique, grande, nue, et quatre camarades, en bras de chemise.
La porte refermée fit osciller la lampe : les visages disparurent, reparurent : à gauche, tout rond, Lou-YouShuen ; la tête de boxeur crevé d’Hemmelrich, tondu, nez cassé, épaules creusées. En arrière, dans l’ombre,
Katow. À droite, Kyo Gisors ; en passant au-dessus de sa tête, la lampe marqua fortement les coins tombants
de sa bouche d’estampe japonaise ; en s’éloignant elle déplaça les ombres et ce visage métis parut presque
européen. Les oscillations de la lampe devinrent de plus en plus courtes : les deux visages de Kyo reparurent
tour à tour, de moins en moins différents l’un de l’autre.
Tous regardaient Tchen avec une intensité idiote, mais ne disaient rien ; lui regarda les dalles criblées de
graines de tournesol. Il pouvait renseigner ces hommes, mais il ne pourrait jamais s’expliquer. La résistance
du corps au couteau l’obsédait, tellement plus grande que celle de son bras : Je n’aurais jamais cru que ce fût
si dur...
« Ça y est », dit-il.
Il tendit l’ordre de livraison des armes. Son texte était long. Kyo le lisait :
« Oui, mais... »
Tous attendaient. Kyo n’était ni impatient, ni irrité : il n’avait pas bougé ; à peine son visage était-il
contracté. Mais tous sentaient que ce qu’il découvrait le bouleversait. Il se décida :
« Les armes ne sont pas payées. Payables à livraison. »
Tchen sentit la colère tomber sur lui, comme s’il eût été volé. Il s’était assuré que ce papier était celui qu’il
cherchait, mais n’avait pas eu le temps de le lire. Il n’eût pu, d’ailleurs, rien y changer. Il tira le portefeuille
de sa poche, le donna à Kyo : des photos, des reçus : aucune autre pièce.
« On peut s’arranger avec des hommes des sections de combat, je pense, dit Kyo.
— Pourvu que nous puissions grimper à bord, répondit Katow, ça ira. »
Leur présence arrachait Tchen à sa terrible solitude, doucement, comme une plante que l’on tire de la
terre où ses racines les plus fines la retiennent encore. Et en même temps que, peu à peu, il venait à eux, il
semblait qu’il les découvrît — comme sa sœur la première fois qu’il était revenu d’une maison de
prostitution. Il y avait là la tension des salles de jeux à la fin de la nuit.
« Ça a bien marché ? » demanda Katow, posant enfin son disque et avançant dans la lumière.

Sans répondre, Tchen regarda cette bonne tête de Pierrot russe — petits yeux rigoleurs et nez en
l’air — que même cette lumière ne pouvait rendre dramatique ; lui, pourtant, savait ce qu’était la mort. Il se
levait ; il alla regarder le grillon endormi dans sa cage minuscule ; Tchen pouvait avoir ses raisons de se taire.
Celui-ci observait le mouvement de la lumière, qui lui permettait de ne pas penser : le cri tremblé du grillon
éveillé par son arrivée se mêlait aux dernières vibrations de l’ombre sur les visages. Toujours cette obsession
de la dureté de la chair ; les paroles n’étaient bonnes qu’à troubler la familiarité avec la mort qui s’était
établie dans son cœur.
« À quelle heure es-tu sorti de l’hôtel ? demanda Kyo.
— Il y a vingt minutes. »
Kyo regarda sa montre : minuit cinquante.
« Bien. Finissons ici, et filons.
— Je veux voir ton père, Kyo.
— Tu sais que CE sera sans doute pour demain ?
— Tant mieux. »
Tous savaient ce qu’était CE : l’arrivée des troupes révolutionnaires aux dernières stations du chemin de
fer, qui devait déterminer l’insurrection.
« Tant mieux », répéta Tchen. Comme toutes les sensations intenses, celle du danger, en se retirant, le
laissait vide ; il aspirait à le retrouver.
« Quand même : je veux le voir.
— Vas-y : il ne dort jamais avant l’aube.
— Vers quatre heures. »
D’instinct, quand il s’agissait d’être compris. Tchen se dirigeait vers Gisors. Que cette attitude fût
douloureuse à Kyo — d’autant plus douloureuse que nulle vanité n’intervenait — il le savait, mais n’y
pouvait rien : Kyo était un des organisateurs de l’insurrection, le comité central avait confiance en lui : lui,
Tchen, aussi ; mais il ne tuerait jamais, sauf en combattant. Katow était plus près de lui, Katow condamné à
cinq ans de bagne en 1905, lorsque, étudiant en médecine, il avait participé à l’attaque — puérile — de la
prison d’Odessa2. Et pourtant...
Le Russe mangeait des petits bonbons au sucre, un à un, sans cesser de regarder Tchen ; et Tchen, tout à
coup, comprit la gourmandise. Maintenant qu’il avait tué, il avait le droit d’avoir envie de n’importe quoi.
Le droit. Même si c’était enfantin. Il tendit sa main carrée. Katow crut qu’il voulait partir et la serra. Tchen
se leva. C’était peut-être aussi bien : il n’avait plus rien à faire là ; Kyo était prévenu, à lui d’agir. Et lui,
Tchen, savait ce qu’il voulait faire maintenant. Il gagna la porte, revint pourtant :
« Passe-moi les bonbons. »
Katow lui donna le sac. Il voulut en partager le contenu : pas de papier. Il emplit le creux de sa main,
mordit à pleine bouche, et sortit.
« Ça n’a pas dû aller t’t seul », dit Katow.
Réfugié en Suisse de 1905 à 1912, date de son retour clandestin en Russie, il parlait français presque sans
accent, mais en avalant un certain nombre de voyelles, comme s’il eût voulu compenser ainsi la nécessité
d’articuler rigoureusement lorsqu’il parlait chinois. Presque sous la lampe maintenant, son visage était peu
éclairé. Kyo préférait cela : l’expression de naïveté ironique que les petits yeux et surtout le nez en l’air
(moineau pince-sans-rire, disait Hemmelrich) donnaient au visage de Katow, était d’autant plus vive qu’elle
s’opposait davantage à ses propres traits, et le gênait souvent.
« Finissons, dit-il. Tu as les disques, Lou ? »
Lou-You-Shuen, tout sourire et comme prêt à mille respectueux petits coups d’échine, disposa sur deux
phonos les deux disques examinés par Katow. Il fallait les mettre en mouvement en même temps.
« Un, deux, trois », compta Kyo.
Le sifflet du premier disque couvrit le second : soudain s’arrêta — on entendit : envoyer — puis reprit.
Encore un mot : trente. Sifflet de nouveau. Puis : hommes. Sifflet.
« Parfait », dit Kyo. Il arrêta le mouvement, et remit en marche le premier disque, seul : sifflet, silence,
sifflet. Stop. Bon. Étiquette des disques de rebut.
Au second : Troisième leçon. Courir, marcher, aller, venir, envoyer, recevoir. Un, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, huit, neuf, dix, vingt, trente, quarante, cinquante, soixante, cent. J’ai vu courir dix hommes. Vingt femmes
sont ici. Trente...
Ces faux disques pour l’enseignement des langues étaient excellents ; l’étiquette, imitée à merveille. Kyo
était pourtant inquiet :
« Mon enregistrement était mauvais ?
— Très bon, parfait. »
Lou s’épanouissait en sourire, Hemmelrich semblait indifférent. À l’étage supérieur, un enfant cria de
douleur.
Kyo ne comprenait plus :

« Alors, pourquoi l’a-t-on changé ?
— On ne l’a pas changé, dit Lou. C’est lui-même. Il est rare que l’on reconnaisse sa propre voix, voyezvous, lorsqu’on l’entend pour la première fois.
— Le phono déforme ?
— Ce n’est pas cela, car chacun reconnaît sans peine la voix des autres. Mais on n’a pas l’habitude, voyezvous, de s’entendre soi-même... »
Lou était plein de la joie chinoise d’expliquer une chose à un esprit distingué qui l’ignore.
« Il en est de même dans notre langue...
— Bon. On doit toujours venir chercher les disques cette nuit ?
— Les bateaux partiront demain au lever du soleil pour Han-Kéou... »
Les disques-sifflets étaient expédiés par un bateau ; les disques-textes par un autre. Ceux-ci étaient français
ou anglais, suivant que la mission de la région était catholique ou protestante.
« Au jour », pensait Kyo. « Que de choses avant le jour... » Il se leva :
« Il faut des volontaires, pour les armes. Et quelques Européens, si possible. »
Hemmelrich s’approcha de lui. L’enfant, là-haut, cria de nouveau.
« Il te répond, le gosse, dit Hemmelrich. Ça te suffit ? Qu’est-ce que tu foutrais, toi, avec le gosse qui va
crever et la femme qui gémit là-haut — pas trop fort, pour ne pas nous déranger... »
La voix presque haineuse était bien celle de ce visage au nez cassé, aux yeux enfoncés que la lumière
verticale remplaçait par deux taches noires.
« Chacun son travail, répondit Kyo. Les disques aussi sont nécessaires... Katow et moi, ça ira. Passons
chercher des types (nous saurons en passant si nous attaquons demain ou non) et je...
— Ils peuvent dégotter le cadavre à l’hôtel, vois-tu bien, dit Katow.
— Pas avant l’aube. Tchen a fermé à clef. Il n’y a pas de rondes.
— L’interm’diaire avait p’t-être pris un rend’-vous ?
— À cette heure-ci ? Peu probable. Quoi qu’il arrive, l’essentiel est de faire changer l’ancrage du bateau :
comme ça, s’ils essaient de l’atteindre, ils perdront au moins trois heures avant de le retrouver. Il est à la
limite du port.
— Où veux-tu le faire passer ?
— Dans le port même. Pas à quai naturellement. Il y a des centaines de vapeurs. Trois heures perdues au
moins. Au moins.
— Le cap’taine se méfiera... »
Le visage de Katow n’exprimait presque jamais ses sentiments : la gaieté ironique y demeurait. Seul, en cet
instant, le ton de la voix traduisait son inquiétude — d’autant plus fortement.
« Je connais un spécialiste des affaires d’armes, dit Kyo. Avec lui, le capitaine aura confiance. Nous
n’avons pas beaucoup d’argent, mais nous pouvons payer une commission... Je pense que nous sommes
d’accord : nous nous servons du papier pour monter à bord, et nous nous arrangeons après ? »
Katow haussa les épaules, comme devant l’évidence. Il passa sa vareuse, dont il ne boutonnait jamais le
col, tendit à Kyo le veston de sport accroché à une chaise ; tous deux serrèrent fortement la main
d’Hemmelrich. La pitié n’eût fait que l’humilier davantage. Ils sortirent.
Ils abandonnèrent aussitôt l’avenue, entrèrent dans la ville chinoise.
Des nuages très bas lourdement massés, arrachés par places, ne laissaient plus paraître les dernières étoiles
que dans la profondeur de leurs déchirures. Cette vie des nuages animait l’obscurité, tantôt plus légère et
tantôt intense, comme si d’immenses ombres fussent venues parfois approfondir la nuit. Katow et Kyo
portaient des chaussures de sport à semelles de crêpe, et n’entendaient leurs pas que lorsqu’ils glissaient sur la
boue ; du côté des concessions — l’ennemi — une lueur bordait les toits. Lentement empli du long cri
d’une sirène, le vent, qui apportait la rumeur presque éteinte de la ville en état de siège et le sifflet des
vedettes qui rejoignaient les bateaux de guerre, passa sur les ampoules misérables allumées au fond des
impasses et des ruelles ; autour d’elles, des murs en décomposition sortaient de l’ombre déserte, révélés avec
toutes leurs taches par cette lumière que rien ne faisait vaciller et d’où semblait émaner une sordide éternité.
Cachés par ces murs, un demi-million d’hommes : ceux des filatures, ceux qui travaillent seize heures par
jour depuis l’enfance, le peuple de l’ulcère, de la scoliose, de la famine. Les verres qui protégeaient les
ampoules se brouillèrent et, en quelques minutes, la grande pluie de Chine, furieuse, précipitée, prit
possession de la ville.
« Un bon quartier », pensa Kyo. Depuis plus d’un mois que, de comité en comité, il préparait
l’insurrection, il avait cessé de voir les rues : il ne marchait plus dans la boue, mais sur un plan. Le
grattement des millions de petites vies quotidiennes disparaissait, écrasé par une autre vie. Les concessions,
les quartiers riches, avec leurs grilles lavées par la pluie à l’extrémité des rues, n’existaient plus que comme
des menaces, des barrières, de longs murs de prison sans fenêtres : ces quartiers atroces, au contraire — ceux
où les troupes de choc étaient les plus nombreuses — palpitaient du frémissement d’une multitude à l’affût.
Au tournant d’une ruelle, son regard tout à coup s’engouffra dans la profondeur des lumières d’une large

rue ; bien que voilée par la pluie battante, elle conservait dans son esprit sa perspective, car il faudrait
l’attaquer contre des fusils, des mitrailleuses, qui tireraient de toute sa profondeur. Après l’échec des émeutes
de février3, le comité central du parti communiste chinois avait chargé Kyo de la coordination des forces
insurrectionnelles. Dans chacune de ces rues silencieuses où le profil des maisons disparaissait sous l’averse à
l’odeur de fumée, le nombre des militants avait été doublé. Kyo avait demandé qu’on le portât
de 2000 à 5000, la direction militaire y était parvenue dans le mois. Mais ils ne possédaient pas deux cents
fusils. (Et il y avait trois cents revolvers à crosse, sur ce Shan-Tung qui dormait d’un œil au milieu du fleuve
clapotant.) Kyo avait organisé cent quatre-vingt-douze groupes de combat de vingt-cinq hommes environ,
dont les chefs seuls étaient armés... Il examina au passage un garage populaire plein de vieux camions
transformés en autobus. Tous les garages étaient « notés ». La direction militaire avait constitué un étatmajor, l’assemblée du parti avait élu un comité central ; dès le début de l’insurrection, il faudrait les
maintenir en contact avec les groupes de choc. Kyo avait créé un détachement de liaison de cent vingt
cyclistes ; aux premiers coups de feu, huit groupes devaient occuper les garages, s’emparer des autos. Les
chefs de ces groupes avaient déjà visité les garages. Chacun des autres chefs, depuis dix jours, étudiait le
quartier où il devait combattre. Combien de visiteurs, aujourd’hui même, avaient pénétré dans les bâtiments
principaux, demandé à voir un ami que nul n’y connaissait, causé, offert le thé, avant de s’en aller ?
Combien d’ouvriers, malgré l’averse battante, réparaient des toits ? Toutes les positions de quelque valeur
pour le combat de rues étaient reconnues ; les meilleures positions de tir, notées sur les plans, à la
permanence des groupes de choc. Ce que Kyo savait de la vie souterraine de l’insurrection nourrissait ce
qu’il en ignorait ; quelque chose qui le dépassait infiniment venait des grandes ailes déchiquetées de Tchapéï
et de Pootung, couvertes d’usines et de misère, pour faire éclater les énormes ganglions du centre ; une
invisible foule animait cette nuit de jugement dernier.
« Demain ? » dit Kyo.
Katow hésita, arrêta le balancement de ses grandes mains. Non, la question ne s’adressait pas à lui. À
personne.
Ils marchaient en silence. L’averse, peu à peu se transformait en bruine ; le crépitement de la pluie sur les
toits s’affaiblit, et la rue noire s’emplit du seul bruit saccadé des ruisseaux. Les muscles de leurs visages se
détendirent ; découvrant alors la rue comme elle paraissait au regard — longue, noire, indifférente — Kyo
la retrouva comme un passé.
« Où crois-tu que soit allé Tchen ? demanda-t-il. Il a dit qu’il n’irait chez mon père que vers quatre
heures. Dormir ? »
Il y avait dans sa question une admiration incrédule.
« Sais pas... Il ne se saoule pas... »
Ils arrivaient à une boutique : Shia, marchand de lampes. Comme partout, les volets étaient posés. On
ouvrit. Un affreux petit Chinois resta debout devant eux, mal éclairé par-derrière : de l’auréole de lumière
qui entourait sa tête, son moindre mouvement faisait glisser un reflet huileux sur son gros nez criblé de
boutons. Les verres de centaines de lampes-tempête accrochées reflétaient les flammes de deux lanternes
allumées sur le comptoir et se perdaient dans l’obscurité, jusqu’au fond invisible du magasin.
« Alors ? » dit Kyo.
Shia le regardait en se frottant les mains avec onction. Il se retourna sans rien dire, fouilla dans quelque
cachette. Le crissement de son ongle retourné sur du fer-blanc fit grincer les dents de Katow ; mais déjà il
revenait, les bretelles pendantes balancées à droite, à gauche... Il lut le papier qu’il apportait, la tête éclairée
par-dessous, presque collée à l’une des lampes. C’était un rapport de l’organisation militaire chargée de la
liaison avec les cheminots. Les renforts qui défendaient Shanghaï contre les révolutionnaires venaient de
Nankin : les cheminots avaient décrété la grève : les gardes-blancs et les soldats de l’armée gouvernementale
fusillaient ceux qui refusaient de conduire les trains militaires.
« Un des cheminots arrêtés a fait dérailler le train qu’il conduisait, lut le Chinois. Mort. Trois autres trains
militaires ont déraillé hier, les rails ayant été enlevés.
— Faire généraliser le sabotage et noter sur les mêmes rapports le moyen de réparer dans le plus bref
délai, dit Kyo. Autre chose : pas de trains d’armes ?
— Non.
— Sait-on quand les nôtres seront à Tcheng-Tchéou4 ?
— Je n’ai pas encore les nouvelles de minuit. Le délégué du Syndicat pense que ce sera cette nuit ou
demain... »
L’insurrection commencerait donc le lendemain ou le surlendemain. Il fallait attendre les ordres du
Comité Central. Kyo avait soif. Ils sortirent.
Ils n’étaient plus éloignés de l’endroit où ils devaient se séparer. Une nouvelle sirène de navire appela trois
fois, par saccades, puis une fois encore, longuement. Il semblait que son cri s’épanouît dans cette nuit
saturée d’eau ; il retomba enfin, comme une fusée. « Commenceraient-ils à s’inquiéter, sur le Shan-Tung ? »

Absurde. Le capitaine n’attendait ses clients qu’à huit heures. Ils reprirent leur marche, prisonniers de ce
bateau ancré là-bas dans l’eau verdâtre et froide avec ses caisses de pistolets. Il ne pleuvait plus.
« Pourvu que je trouve mon type, dit Kyo. Je serais tout de même plus tranquille si le Shan-Tung
changeait d’ancrage. »
Leurs routes n’étaient plus les mêmes ; ils prirent rendez-vous, se séparèrent. Katow allait chercher les
hommes.
Kyo atteignit enfin la porte à grilles des concessions. Deux tirailleurs annamites5 et un sergent de la
coloniale vinrent examiner ses papiers : il avait son passeport français. Pour tenter le poste, un marchand
chinois avait accroché des petits pâtés aux pointes des barbelés. (« Bon système pour empoisonner un poste,
éventuellement », pensa Kyo.)
Le sergent rendit le passeport. Kyo trouva bientôt un taxi et donna l’adresse du Black Cat.
L’auto, que le chauffeur conduisait à toute vitesse, rencontra quelques patrouilles de volontaires
européens. « Les troupes de huit nations veillent ici », disaient les journaux. Peu importait : il n’entrait pas
dans les intentions du Kuomintang6 d’attaquer les concessions. Boulevards déserts, ombres de petits
marchands, leur boutique en forme de balance sur l’épaule... L’auto s’arrêta à l’entrée d’un jardin exigu,
éclairé par l’enseigne lumineuse du Black Cat. En passant devant le vestiaire, Kyo regarda l’heure : deux
heures du matin. « Heureusement que tous les costumes sont admis ici. » Sous son veston de sport d’étoffe
rugueuse, gris foncé, il portait un pull-over.
Le jazz était à bout de nerfs. Depuis cinq heures, il maintenait, non la gaieté, mais une ivresse sauvage à
quoi chaque couple s’accrochait anxieusement. D’un coup il s’arrêta, et la foule se décomposa : au fond les
clients, sur les côtés les danseuses professionnelles : Chinoises dans leur fourreau de soie brochée, Russes et
métisses ; un ticket par danse, ou par conversation. Un vieillard à aspect de clergyman ahuri restait au milieu
de la piste, esquissant du coude des gestes de canard. À cinquante-deux ans il avait pour la première fois
découché et, terrorisé par sa femme, n’avait plus osé rentrer chez lui. Depuis huit mois, il passait ses nuits
dans les boîtes, ignorait le blanchissage et changeait de linge chez les chemisiers chinois, entre deux
paravents. Négociants en instance de ruine, danseuses et prostituées, ceux qui se savaient
menacés — presque tous — maintenaient leur regard sur ce fantôme, comme si, seul, il les eût retenus au
bord du néant. Ils iraient se coucher, assommés, à l’aube — lorsque la promenade du bourreau
recommencerait dans la cité chinoise... À cette heure, il n’y avait que les têtes coupées dans les cages noires,
avec leurs cheveux qui ruisselaient de pluie.
« En talapoins7, chère amie ! On les habillera en ta-la-poins ! »
La voix bouffonnante, inspirée de Polichinelle, semblait venir d’une colonne. Nasillarde mais amère, elle
n’évoquait pas mal l’esprit du lieu, isolée dans un silence plein du cliquetis des verres au-dessus du clergyman
ahuri : l’homme que Kyo cherchait était présent.
Il le découvrit, dès qu’il eut contourné la colonne au fond de la salle où, sur quelques rangs de
profondeur, étaient disposées les tables que n’occupaient pas les danseuses. Au-dessus d’un pêle-mêle de dos
et de gorges dans un tas de chiffons soyeux, un Polichinelle maigre et sans bosse, mais qui ressemblait à sa
voix, tenait un discours bouffon à une Russe et à une métisse philippine assises à sa table. Debout, les coudes
au corps, gesticulant des mains, il parlait avec tous les muscles de son visage en coupe-vent, gêné par le carré
de soie noire, style Pieds-Nickelés, qui protégeait son œil droit meurtri sans doute. De quelque façon qu’il
fût habillé — il portait un smoking, ce soir — le baron de Clappique avait l’air déguisé. Kyo était décidé à
ne pas l’aborder là, à attendre qu’il sortît :
« Parfaitement, chère amie, parfaitement ! Chang-Kaï-Shek8 entrera ici avec ses révolutionnaires et
criera — en style classique, vous dis-je, clas-sique ! ainsi que lorsqu’il prend des villes : “Qu’on m’habille en
talapoins ces négociants, en léopards ces militaires (comme lorsqu’ils s’asseyent sur des bancs fraîchement
peints) ! Semblables au dernier prince de la dynastie Leang, parfaitement mon bon, montons sur les jonques
impériales, contemplons nos sujets vêtus, pour nous distraire, chacun de la couleur de sa profession, bleu,
rouge, vert, avec des nattes et des pompons” ; pas un mot, chère amie, pas un mot, vous dis-je ! »
Et confidentiel :
« La seule musique permise sera celle du chapeau chinois.
— Et vous, que ferez-vous là-dedans ? »
Plaintif, sanglotant :
« Comment, chère amie, vous ne le devinez pas ? Je serai astrologue de la cour, je mourrai en allant
cueillir la lune dans un étang, un soir que je serai saoul — ce soir ? »
Scientifique :
« ... comme le poète Thou-Fou, dont les œuvres enchantent certainement — pas un mot, j’en suis
sûr ! — vos journées inoccupées. De plus... »
La sirène d’un navire de guerre emplit la salle. Aussitôt un coup de cymbales furieux s’y mêla, et la danse
recommença. Le baron s’était assis. À travers les tables et les couples, Kyo gagna une table libre, un peu en
arrière de la sienne. La musique avait couvert tous les bruits ; mais maintenant qu’il s’était rapproché de

Clappique, il entendait sa voix de nouveau. Le baron pelotait la Philippine, mais il continuait de parler au
visage mince, tout en yeux, de la Russe :
« ... le malheur, chère amie, c’est qu’il n’y a plus de fantaisie. De temps en temps… »
L’index pointé :
« ... un ministre européen envoie à sa femme un pp’etit colis postal, elle l’ouvre — pas un mot... »
L’index sur la bouche :
« ... c’est la tête de son amant. »
Éploré :
« On en parle encore trois ans après !
« Lamentable, chère amie, lamentable ! Regardez-moi. Vous voyez ma tête ? Voilà où mènent vingt ans
de fantaisie héréditaire. Ça ressemble à la syphilis. — Pas un mot ! »
Plein d’autorité :
« Garçon ! du champagne pour ces deux dames, et pour moi... »
De nouveau confidentiel :
« ... un pp’etit Martini… »
Sévère :
« trrès sec. »
(« En mettant tout au pire, avec cette police, j’ai une heure devant moi, pensa Kyo. Tout de même, ça vat-il durer longtemps ? »)
La Philippine riait, ou faisait semblant. La Russe, de tous ses yeux, cherchait à comprendre. Clappique
gesticulait toujours, l’index vivant, raide dans l’autorité, appelant l’attention dans la confidence. Mais Kyo
l’écoutait à peine ; la chaleur l’engourdissait, et, avec elle, une préoccupation qui cette nuit avait rôdé sous sa
marche s’épanouissait en une confuse fatigue ; ce disque, sa voix qu’il n’avait pas reconnue, tout à l’heure
chez Hemmelrich. Il y songeait avec la même inquiétude complexe qu’il avait regardé, enfant, ses amygdales
que le chirurgien venait de couper. Mais impossible de suivre sa pensée.
« ... bref, glapissait le baron clignant sa paupière découverte et se tournant vers la Russe, il avait un
château en Hongrie du Nord.
— Vous êtes hongrois ?
— Point. Je suis français. (Je m’en fous d’ailleurs, chère amie, é-per-dument !) Mais ma mère était
hongroise.
« Donc, mon pp’etit grand-père habitait un château par là, avec de grandes salles — trrès grandes — des
confrères morts dessous, des sapins autour ; beaucoup de ssapins. Veuf. Il vivait seul avec un gi-gan-tes-que
cor de chasse pendu à la cheminée. Passe un cirque. Avec une écuyère. Jolie... »
Doctoral :
« Je dis : jo-lie. »
Clignant à nouveau :
« ... Il l’enlève — pas difficile. La mène dans une des grandes chambres... »
Commandant l’attention, la main levée :
« Pas un mot !... Elle vit là. Continue. S’ennuie. Toi aussi ma petite — il chatouilla la Philippine — mais
patience... — Il ne rigolait pas non plus, d’ailleurs : il passait la moitié de l’après-midi à se faire faire les
ongles des mains et des pieds par son barbier (il avait encore un barbier attaché au château), pendant que
son secrétaire, fils de serf crasseux, lui lisait — lui relisait — à haute voix, l’histoire de la famille. Charmante
occupation, chère amie, vie parfaite ! D’ailleurs, il était généralement saoul. Elle...
— Elle est devenue amoureuse du secrétaire ? demanda la Russe.
— Magnifique, cette petite, ma-gni-fi-que ! Chère amie, vous êtes magnifique. Perspicacité rre-mar-quable ! »
Il lui embrassa la main.
« ... mais elle coucha avec le pédicure, n’estimant point autant que vous les choses de l’esprit. S’aperçut
alors que le pp’etit grand-père la battait. Pas un mot, inutile : les voilà partis.
« Le plaqué, tout méchant, parcourt ses vastes salles (toujours avec les confrères dessous), se déclare bafoué
par les deux turlupins qui s’en démettaient les reins au chef-lieu, dans une auberge à la Gogol, avec un pot à
eau ébréché et des berlines dans la cour. Il décroche le gi-gan-tes-que cor de chasse, ne parvient pas à souffler
dedans et envoie l’intendant battre le rappel de ses paysans. (Il avait encore des droits, dans ce temps-là.) Il
les arme : cinq fusils de chasse, deux pistolets. Mais, chère amie, ils étaient trop !
« Alors on déménage le château : voilà mes croquants en marche — imaginez, i-ma-gi-nez, vous disje ! — armés de fleurets, d’arquebuses, de machines à rouet, que sais-je ? de rapières et de colichemardes9,
grand-père en tête, vers le chef-lieu : la vengeance poursuivant le crime. On les annonce. Arrive le garde
champêtre, avecque des gendarmes. Tableau ma-gni-fi-que !
— Et donc ?

— Rien. On leur a pris leurs armes. Le grand-père est quand même venu à la ville, mais les coupables
avaient quitté en vitesse l’auberge Gogol, dans l’une des berlines poussiéreuses. Il a remplacé l’écuyère par
une paysanne, le pédicure par un autre, et s’est saoulé avec le secrétaire. De temps en temps, il travaillait à
un de ses pp’etits testaments...
— À qui a-t-il laissé l’argent ?
— Question sans intérêt, chère amie. Mais, quand il est mort… »
Les yeux écarquillés :
« ... on a tout su, tout ce qu’il mijotait comme ça, en se faisant gratter les pieds et lire les chroniques, ivrenoble ! On lui a obéi : on l’a enterré sous la chapelle, dans un immense caveau, ddebout sur son cheval tué,
comme Attila... »
Le chahut du jazz cessa. Clappique continua, beaucoup moins Polichinelle, comme si sa pitrerie eût été
adoucie par le silence :
« Quand Attila est mort, on l’a dressé sur son cheval cabré, au-dessus du Danube ; le soleil couchant a fait
une telle ombre à travers la plaine que les cavaliers ont foutu le camp comme de la poussière, épouvantés... »
Il rêvassait, pris par ses rêves, l’alcool et le calme soudain. Kyo savait quelles propositions il devait lui
faire, mais il le connaissait mal, si son père le connaissait bien ; et plus mal encore dans ce rôle. Il l’écoutait
avec impatience (dès qu’une table, devant le baron, se trouverait libre, il s’y installerait et lui ferait signe de
sortir ; il ne voulait ni l’aborder, ni l’appeler ostensiblement) mais non sans curiosité. C’était la Russe qui
parlait maintenant, d’une voix lente, éraillée — ivre peut-être d’insomnie :
« Mon arrière-grand-père avait aussi de belles terres... Nous sommes parties à cause des communistes,
n’est-ce pas ? Pour ne pas être avec tout le monde, pour être respectées ; ici nous sommes deux par table,
quatre par chambre ! Quatre par chambre... Et il faut payer le loyer. Respectées... Si seulement l’alcool ne
me rendait pas malade !... »
Clappique regarda son verre : elle avait à peine bu. La Philippine, par contre... Tranquille, elle se chauffait
comme un chat à la chaleur de la demi-ivresse. Inutile d’en tenir compte. Il se retourna vers la Russe :
« Vous n’avez pas d’argent ? »
Elle haussa les épaules. Il appela le garçon, paya avec un billet de cent dollars. La monnaie apportée, il
prit dix dollars, donna le reste à la femme. Elle le regarda avec une précision lasse :
« Bien. »
Elle se levait.
« Non », dit-il.
Il avait un air pitoyable de bon chien.
« Non. Ce soir, ça vous ennuierait. »
Il lui tenait la main. Elle le regarda encore :
« Merci. »
Elle hésita :
« Quand même... Si ça vous fait plaisir...
— Ça me fera plus de plaisir un jour que je n’aurai pas d’argent... »
Polichinelle reparut :
« Ça ne tardera pas... »
Il lui réunit les mains, les embrassa plusieurs fois...
Kyo, qui avait déjà payé, le rejoignit dans le couloir vide :
« Sortons ensemble, voulez-vous ? »
Clappique le regarda, le reconnut :
« Vous ici ? C’t’inouï ! Mais... »
Ce bêlement fut arrêté par la levée de son index :
« Vous vous débauchez, jeunom !
— Ça va !... »
Ils sortaient déjà. Bien que la pluie eût cessé, l’eau était aussi présente que l’air. Ils firent quelques pas sur
le sable du jardin.
« Il y a dans le port, dit Kyo, un vapeur chargé d’armes... »
Clappique s’était arrêté. Kyo, ayant fait un pas de plus, dut se retourner : le visage du baron était à peine
visible, mais le grand chat lumineux, enseigne du Black Cat, l’entourait comme une auréole :
« Le Shan-Tung », dit-il.
L’obscurité, et sa position — à contre-lumière — lui permettaient de ne rien exprimer ; et il n’ajoutait
rien.
« Il y a une proposition, reprit Kyo, à 30 dollars par revolver, du gouvernement. Il n’y a pas encore de
réponse. Moi, j’ai acheteur à 35 dollars, plus 3 de commission pour vous. Livraison immédiate, dans le port.
Où le capitaine voudra, mais dans le port. Qu’il quitte son ancrage tout de suite. On prendra livraison cette
nuit, avec l’argent. D’accord avec son délégué : voici le contrat. »

Il lui tendit le papier, alluma son briquet en le protégeant de la main.
« Il veut gratter l’autre acheteur, pensait Clappique en regardant le contrat... pièces détachées... et
toucher 5 dollars par arme. C’est clair. Je m’en fous : il y en a 3 pour moi. »
« Ça va, dit-il à voix haute. Vous me laissez le contrat, bien entendu ?
— Oui. Vous connaissez le capitaine ?
— Mon bon, il y en a que je connais mieux, mais enfin je le connais.
— Il pourrait se méfier (plus encore, d’ailleurs, en aval où il est). Le gouvernement peut faire saisir les
armes au lieu de payer, non ?
— Point ! »
Encore Polichinelle. Mais Kyo attendait la suite : de quoi le capitaine disposait-il, pour empêcher les siens
(et non ceux du gouvernement) de s’emparer des armes ? Clappique continua d’une voix plus sourde :
« Ces objets sont envoyés par un fournisseur régulier. Je le connais. »
Ironique :
« C’est-un-traître... »
Voix singulière dans l’obscurité, quand ne la soutenait plus aucune expression du visage. Elle monta,
comme s’il eût commandé un cocktail :
« Un véritable traître, trrès sec ! Car tout ceci passe par une légation qui... Pas un mot ! Je vais m’occuper
de ça. Mais ça va d’abord me coûter un taxi sérieux : le bateau est loin... il me reste... »
Il fouilla dans sa poche, en tira un seul billet, se retourna pour que l’enseigne l’éclairât.
« ... Dix dollars, mon bon ! Ça ne va pas. J’achèterai sans doute bientôt des peintures de votre oncle
Kama pour Ferral, mais en attendant...
— Cinquante, ça ira ?
— C’est plus qu’il ne faut... »
Kyo les lui donna.
« Vous me préviendrez chez moi dès que ce sera fini.
— Entendu.
— Dans une heure ?
— Plus tard, je pense. Mais dès que je pourrai. »
Et du ton même dont la Russe avait dit : « Si seulement l’alcool ne me rendait pas malade... », presque de
la même voix, comme si tous les êtres de ce lieu se fussent retrouvés au fond d’un même désespoir :
« Tout ça n’est pas drôle... »
ll s’éloigna, nez baissé, dos voûté, tête nue, les mains dans les poches du smoking, semblable à sa propre
caricature.
Kyo appela un taxi et se fit conduire à la limite des concessions, à la première ruelle de la ville chinoise,
où il avait donné rendez-vous à Katow.
Dix minutes après avoir quitté Kyo, Katow, ayant traversé des couloirs, dépassé des guichets, était arrivé à
une pièce blanche, nue, bien éclairée par des lampes-tempête. Pas de fenêtre. Sous le bras du Chinois qui lui
ouvrit la porte, cinq têtes penchées sur la table mais le regard sur lui, sur la haute silhouette connue de tous
les groupes de choc ; jambes écartées, bras ballants, vareuse non boutonnée du haut, nez en l’air, cheveux
mal peignés. Ils maniaient des grenades de différents modèles. C’était un tchon — une des organisations de
combat communistes que Kyo et lui avaient créées à Shanghaï.
« Combien d’hommes inscrits ? demanda-t-il.
— Cent trente-huit, répondit le plus jeune Chinois, un adolescent à la tête petite, à la pomme d’Adam
très marquée et aux épaules tombantes, vêtu en ouvrier.
— Il me faut absolument douze hommes pour cette nuit. »
« Absolument » passait dans toutes les langues que parlait Katow.
« Quand ?
— Maintenant. — Ici ?
— Non : devant l’appontement Yen-Tang. »
Le Chinois donna des instructions : un des hommes partit.
« Ils y seront avant trois heures », dit le chef.
Par ses joues creuses, son grand corps maigre, il semblait très faible ; mais la résolution du ton, la fixité des
muscles du visage témoignaient d’une volonté tout appuyée sur les nerfs.
« L’instruction ? demanda Katow.
— Pour les grenades, ça ira. Tous les camarades connaissent maintenant nos modèles. Pour les
revolvers — les Nagan et les Mauser du moins — ça ira aussi. Je les fais travailler avec des cartouches vides,
mais il faudrait pouvoir tirer au moins à blanc... Je n’ai pas le temps de les emmener jusqu’à la campagne... »
Dans chacune des quarante chambres où se préparait l’insurrection, la même question était posée.
« Pas assez de poudre. Ça viendra peut-être ; pour l’instant, n’en parlons plus. Les fusils ?

— Ça va aussi. C’est la mitrailleuse qui m’inquiète, si on n’essaie pas un peu de tir. »
Sa pomme d’Adam montait et descendait sous sa peau, à chacune de ses réponses. Il continua :
« Et puis, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen d’avoir un peu plus d’armes ? Sept fusils, treize revolvers,
quarante-deux grenades chargées ! Un homme sur deux n’a pas d’arme à feu.
— Nous irons les prendre à ceux qui les ont. Peut-être allons-nous avoir bientôt des revolvers. Si c’est
pour demain, combien d’hommes ne sauront pas se servir de leurs armes à feu, dans ta section ? »
L’homme réfléchit. L’attention lui donnait l’air absent. « Un intellectuel », pensa Katow.
« Quand nous aurons pris les fusils de la police ?
— Absolument.
— Plus de la moitié.
— Et les grenades ?
— Tous sauront s’en servir ; et très bien. J’ai ici trente hommes parents de suppliciés de février... À moins
pourtant... »
Il hésita, termina sa phrase par un geste confus. Main déformée, mais fine.
« À moins ?
— Que ces salauds n’emploient les tanks contre nous. »
Les six hommes regardèrent Katow.
« Ça ne fait rien, répondit-il. Tu prends tes grenades, attachées par six, et tu les fous sous le tank. À la
rigueur, vous pouvez creuser des fosses, au moins dans un sens. Vous avez des outils ?
— Très peu. Mais je sais où en saisir.
— Fais saisir aussi des vélos : dès que ça commencera il faudrait que chaque section eût son agent de
liaison, en plus de celui du centre.
— Tu es sûr que les tanks sauteront ?
— Absolument. Mais ne t’en fais pas : les tanks ne quitteront pas le front. S’ils le quittent, je viendrai
avec une équipe spéciale. C’est mon boulot.
— Si nous sommes surpris ?
— Les tanks, ça se voit : nous avons des observateurs à côté. Prends toi-même un paquet de grenades,
donnes-en un à chacun des trois ou quatre types de qui tu es sûr... »
Tous les hommes de la section savaient que Katow, condamné après l’affaire d’Odessa à la détention dans
l’un des bagnes les moins durs, avait demandé à accompagner volontairement, pour les instruire, les
malheureux envoyés aux mines de plomb. Ils avaient confiance en lui, mais ils restaient inquiets. Ils
n’avaient peur ni des fusils, ni des mitrailleuses, mais ils avaient peur des tanks : ils se croyaient désarmés
contre eux. Même dans cette chambre où n’étaient venus que des volontaires, presque tous parents de
suppliciés, le tank héritait la puissance des démons.
« Si les tanks arrivent, ne vous en faites pas, nous serons là », reprit Katow.
Comment sortir sur cette parole vaine ? L’après-midi, il avait inspecté une quinzaine de sections, mais il
n’avait pas rencontré la peur. Ces hommes-là n’étaient pas moins courageux que les autres, mais plus précis.
Il savait qu’il ne les délivrerait pas de leur crainte, qu’à l’exception des spécialistes qu’il commandait, les
formations révolutionnaires fuiraient devant les tanks. Il était probable que les tanks ne pourraient quitter le
front ; mais s’ils atteignaient la ville, il serait impossible de les arrêter tous par des fosses, dans ces quartiers
où se croisaient tant de ruelles.
« Les tanks ne quitteront absolument pas le front, dit-il.
— Comment faut-il attacher les grenades ? » demanda le plus jeune Chinois.
Katow le lui enseigna. L’atmosphère devint un peu moins lourde, comme si cette manipulation eût été le
gage d’une victoire. Katow en profita pour partir. La moitié des hommes ne sauraient pas se servir de leurs
armes. Du moins pouvait-il compter sur ceux dont il avait formé les groupes de combat chargés de désarmer
la police. Demain. Mais après-demain ? L’armée avançait, approchait d’heure en heure, comptait sur le
soulèvement de la ville. Peut-être la dernière gare était-elle déjà prise. Quand Kyo serait de retour, sans
doute l’apprendraient-ils dans l’un des centres d’informations. Le marchand de lampes n’avait pas été
renseigné après dix heures.
Katow attendit dans la ruelle, sans cesser de marcher ; enfin Kyo arriva. Chacun fit connaître à l’autre ce
qu’il avait fait. Ils reprirent leur marche dans la boue, sur leurs semelles de crêpe, au pas : Kyo petit et souple
comme un chat japonais, Katow balançant ses épaules. Les troupes avançaient, fusils brillants de pluie, vers
Shanghaï roussâtre au fond de la nuit... Leur avance n’était-elle pas arrêtée ?
La ruelle où ils marchaient, la première de la cité chinoise, était, à cause de la proximité des maisons
européennes, celle des marchands d’animaux. Toutes les boutiques étaient closes : pas un animal dehors, et
aucun cri ne troublait le silence, entre les appels de sirène et les dernières gouttes qui tombaient des toits à
cornes dans les flaques. Les bêtes dormaient. Ils entrèrent, après avoir frappé, dans l’une des boutiques : celle
d’un marchand de poissons vivants. Seule lumière, une bougie plantée dans un photophore se reflétait

faiblement dans les jarres phosphorescentes alignées comme celles d’Ali-Baba, et où dormaient, invisibles, les
illustres cyprins chinois.
« Demain ? demanda Kyo.
— Demain ; à une heure. »
Au fond de la pièce, derrière un comptoir, dormait dans son coude replié un personnage indistinct. Il
avait à peine levé la tête pour répondre. Ce magasin était l’une des quatre-vingts permanences du
Kuomintang, par quoi se transmettaient les nouvelles.
« Officiel ?
— Oui. L’armée est à Tcheng-Tchéou. Grève générale à midi. »
Sans que rien changeât dans l’ombre, sans que le marchand assoupi au fond de son alvéole fît un geste, la
surface phosphorescente de toutes les jarres commença à s’agiter faiblement ; de molles vagues noires,
concentriques, se levaient en silence : le son des voix éveillait les poissons. Une sirène, de nouveau, se perdit
au loin.
Ils sortirent, reprirent leur marche. Encore l’avenue des Deux-Républiques.
Taxi. La voiture démarra à une allure de film. Katow, assis à gauche, se pencha, regarda le chauffeur avec
attention.
« Il est nghien10. Dommage. Je voudrais absolument n’être pas tué avant demain soir. Du calme, mon
petit !
— Clappique va donc faire venir le bateau, dit Kyo. Les camarades qui sont au magasin d’habillement du
gouvernement peuvent nous fournir des costumes de flics...
— Inutile. J’en ai plus de quinze à la perm’nence.
— Prenons la vedette avec tes douze types.
— Ce serait mieux sans toi... »
Kyo le regarda sans rien dire.
« C’est pas très dangereux, mais c’est pas non plus de tout repos, vois-tu bien. C’est plus dangereux que
cette andouille de ch’ffeur qui est en train de reprendre de la vitesse. Et c’est pas le moment de te faire
d’scendre.
— Toi non plus.
— C’est pas la même chose. Moi, on peut me remplacer, maintenant, tu comprends... J’aimerais mieux
que tu t’occupes du camion qui attendra, et de la distribution. »
Il hésitait, gêné, la main sur la poitrine. « Il faut le laisser se rendre compte », pensait-il. Kyo ne disait
rien. La voiture continuait à filer entre des raies de lumière estompées par la brume. Qu’il fût plus utile que
Katow n’était pas douteux : le Comité Central connaissait le détail de ce qu’il avait organisé, mais en fiches,
et lui avait la ville dans la peau, avec ses points faibles comme des blessures. Aucun de ses camarades ne
pouvait réagir aussi vite que lui, aussi sûrement.
Des lumières de plus en plus nombreuses... De nouveau, les camions blindés des concessions, puis, une
fois de plus, l’ombre.
L’auto s’arrêta. Kyo en descendit.
« Je vais chercher les frusques, dit Katow ; je te ferai prendre quand tout sera prêt. »
Kyo habitait avec son père une maison chinoise sans étage : quatre ailes autour d’un jardin. Il traversa la
première, puis le jardin, et entra dans le hall : à droite et à gauche, sur les murs blancs, des peintures Song,
des phénix bleu Chardin : au fond, un bouddha de la dynastie Weï, d’un style presque roman. Des divans
nets, une table à opium. Derrière Kyo, les vitres nues comme celles d’un atelier. Son père, qui l’avait
entendu, entra : depuis quelques années il souffrait d’insomnies, ne dormait plus que quelques heures à
l’aube, et accueillait avec joie tout ce qui pouvait emplir sa nuit.
« Bonsoir, père. Tchen va venir te voir.
— Bien. »
Les traits de Kyo n’étaient pas ceux de son père ; il semblait pourtant qu’il eût suffi au sang japonais de sa
mère d’adoucir le masque d’abbé ascétique du vieux Gisors —
masque dont une robe de chambre en poil de chameau, cette nuit, accentuait le caractère — pour en faire
le visage de samouraï de son fils.
« Il lui est arrivé quelque chose ?
— Oui. »
Tous deux s’assirent. Kyo n’avait pas sommeil. Il raconta le spectacle que Clappique venait de lui
donner — sans parler des armes. Non qu’il se méfiât de son père ; mais il exigeait d’être seul responsable de
sa vie. Bien que le vieux professeur de sociologie de l’Université de Pékin, chassé par Tchang-Tso-Lin11 à
cause de son enseignement, eût formé le meilleur des cadres révolutionnaires de la Chine du Nord, il ne
participait pas à l’action. Dès que Kyo entrait là, sa volonté se transformait donc en intelligence, ce qu’il
n’aimait guère : et il s’intéressait aux êtres au lieu de s’intéresser aux forces. Parce que Kyo parlait de

Clappique à son père qui le connaissait bien, le baron lui parut plus mystérieux que tout à l’heure, lorsqu’il
le regardait.
« ... il a fini en me tapant de cinquante dollars...
— Il est désintéressé, Kyo...
— Mais il venait de dépenser cent dollars : je l’ai vu. La mythomanie est toujours une chose assez
inquiétante. »
Il voulait savoir jusqu’où il pouvait continuer d’employer Clappique. Son père, comme toujours,
cherchait ce qu’il y avait en cet homme d’essentiel ou de singulier. Mais ce qu’un homme a de plus profond
est rarement ce par quoi on peut le faire immédiatement agir, et Kyo pensait à ses pistolets :
« S’il a besoin de se croire riche, que ne tente-t-il de s’enrichir ?
— Il a été le premier antiquaire de Pékin...
— Pourquoi dépense-t-il donc tout son argent en une nuit, sinon pour se donner l’illusion d’être
riche ? »
Gisors cligna des yeux, rejeta en arrière ses cheveux blancs presque longs ; sa voix d’homme âgé, malgré
son timbre affaibli, prit la netteté d’une ligne :
« Sa mythomanie est un moyen de nier la vie, n’est-ce pas, de nier, et non pas d’oublier. Méfie-toi de la
logique en ces matières... »
Il étendit confusément la main ; ses gestes étroits ne se dirigeaient presque jamais vers la droite ou la
gauche, mais devant lui : ses mouvements, lorsqu’ils prolongeaient une phrase, ne semblaient pas écarter,
mais saisir quelque chose.
« Tout se passe comme s’il avait voulu se démontrer que, bien qu’il ait vécu pendant deux heures comme
un homme riche, la richesse n’existe pas. Parce qu’alors, la pauvreté n’existe pas non plus. Ce qui est l’essentiel.
Rien n’existe : tout est rêve. N’oublie pas l’alcool, qui l’aide... »
Gisors sourit. Le sourire de ses lèvres aux coins abaissés, amincies déjà, l’exprimait avec plus de complexité
que ses paroles. Depuis vingt ans il appliquait son intelligence à se faire aimer des hommes en les justifiant et
ils lui étaient reconnaissants d’une bonté dont ils ne devinaient pas qu’elle prenait ses racines dans l’opium.
On lui prêtait la patience des bouddhistes : c’était celle des intoxiqués.
« Aucun homme ne vit de nier la vie, répondit Kyo.
— On en vit mal... Il a besoin de vivre mal.
— Et il y est contraint.
— La part de la nécessité est faite par les courtages d’antiquités, les drogues peut-être, le trafic des armes...
D’accord avec la police qu’il déteste sans doute, mais qui collabore à ces petits travaux comme une juste
rétribution... »
Peu importait : la police, elle, savait que les communistes n’avaient pas assez d’argent pour acheter des
armes aux importateurs clandestins.
« Tout homme ressemble à sa douleur, dit Kyo : qu’est-ce qui le fait souffrir ?
— Sa douleur n’a pas plus d’importance, pas plus de sens, n’est-ce pas, ne touche rien de plus profond
que son mensonge ou sa joie ; il n’a pas du tout de profondeur, et c’est peut-être ce qui le peint le mieux, car
c’est rare. Il fait ce qu’il peut pour cela, mais il y fallait des dons... Lorsque tu n’es pas lié à un homme, Kyo,
tu penses à lui pour prévoir ses actes. Les actes de Clappique... »
Il montra l’aquarium où les cyprins noirs, mous et dentelés comme des oriflammes, montaient et
descendaient au hasard.
« Les voilà. Il boit, mais il était fait pour l’opium : on se trompe aussi de vice ; beaucoup d’hommes ne
rencontrent pas celui qui les sauverait. Dommage, car il est loin d’être sans valeur. Mais son domaine ne
t’intéresse pas. »
C’était vrai. Si Kyo, ce soir, ne pensait pas au combat, il ne pouvait penser qu’à lui-même. La chaleur le
pénétrait peu à peu, comme au Black Cat tout à l’heure ; et, de nouveau, l’obsession du disque l’envahit
comme la légère chaleur du délassement envahissait ses jambes. Il rapporta son étonnement devant les
disques, mais comme s’il se fût agi de l’un des enregistrements de voix qui avaient lieu dans les magasins
anglais. Gisors l’écoutait, le menton anguleux caressé par la main gauche ; ses mains aux doigts minces
étaient très belles. Il avait incliné la tête en avant, et ses cheveux tombèrent sur ses yeux, bien que son front
fût dégarni. Il les rejeta d’un mouvement de tête, mais son regard resta perdu :
« Il m’est arrivé de me trouver à l’improviste devant une glace et de ne pas me reconnaître... »
Son pouce frottait doucement les autres doigts de sa main droite comme s’il eût fait glisser une poudre de
souvenirs. Il parlait pour lui, poursuivait une pensée qui supprimait son fils :
« C’est sans doute une question de moyens : nous entendons la voix des autres avec les oreilles.
— Et la nôtre ?
— Avec la gorge : car, les oreilles bouchées, tu entends ta voix. L’opium aussi est un monde que nous
n’entendons pas avec nos oreilles... »
Kyo se leva. À peine son père le vit-il.

« Je dois ressortir cette nuit.
— Puis-je t’être utile auprès de Clappique ?
— Non. Merci. Bonsoir.
— Bonsoir. »
Couché pour tenter d’affaiblir sa fatigue, Kyo attendait. Il n’avait pas allumé ; il ne bougeait pas. Ce
n’était pas lui qui songeait à l’insurrection, c’était l’insurrection, vivante dans tant de cerveaux comme le
sommeil dans tant d’autres, qui pesait sur lui au point qu’il n’était plus qu’inquiétude et attente. Moins de
quatre cents fusils en tout. Victoire, — ou fusillade, avec quelques perfectionnements. Demain. Non : tout
à l’heure. Question de rapidité : désarmer partout la police et, avec les cinq cents Mauser, armer les groupes
de combat avant que les soldats du train blindé gouvernemental entrassent en action. L’insurrection devait
commencer à une heure — la grève générale, donc, à midi — et il fallait que la plus grande partie des
groupes de combat fût armée avant cinq heures. La moitié de la police, crevant de misère, passerait sans
doute aux insurgés. Restait l’autre. « La Chine soviétique », pensa-t-il. Conquérir ici la dignité des siens. Et
l’U.R.S.S. portée à 600 millions d’hommes. Victoire ou défaite, le destin du monde, cette nuit, hésitait près
d’ici. À moins que le Kuomintang, Shanghaï prise, n’essayât d’écraser ses alliés communistes... Il sursauta : la
porte du jardin s’ouvrait. Le souvenir recouvrit l’inquiétude : sa femme ? Il écoutait : la porte de la maison
se referma. May entra. Son manteau de cuir bleu, d’une coupe presque militaire, accentuait ce qu’il y avait
de viril dans sa marche et même dans son visage, — bouche large, nez court, pommettes marquées des
Allemandes du Nord.
« C’est bien pour tout à l’heure, Kyo ?
— Oui. »
Elle était médecin de l’un des hôpitaux chinois, mais elle venait de la section des femmes révolutionnaires
dont elle dirigeait l’hôpital clandestin :
« Toujours la même chose, tu sais : je quitte une gosse de dix-huit ans qui a essayé de se suicider avec une
lame de rasoir de sûreté dans le palanquin du mariage. On la forçait à épouser une brute respectable... On
l’a apportée avec sa robe rouge de mariée, toute pleine de sang. La mère derrière, une petite ombre
rabougrie qui sanglotait, naturellement... Quand je lui ai dit que la gosse ne mourrait pas, elle m’a dit :
“Pauvre petite ! Elle avait pourtant eu presque la chance de mourir...” La chance... Ça en dit plus long que
nos discours sur l’état des femmes ici... »
Allemande mais née à Shanghaï, docteur de Heidelberg et de Paris, elle parlait le français sans accent. Elle
jeta son béret sur le lit. Ses cheveux ondulés étaient rejetés en arrière, pour qu’il fût plus facile de les coiffer.
Il eut envie de les caresser. Le front très dégagé, lui aussi, avait quelque chose de masculin, mais depuis
qu’elle avait cessé de parler elle se féminisait — Kyo ne la quittait pas des yeux — à la fois parce que
l’abandon de la volonté adoucissait ses traits, que la fatigue les détendait, et qu’elle était sans béret. Ce visage
vivait par sa bouche sensuelle et par ses yeux très grands, transparents, et assez clairs pour que l’intensité du
regard ne semblât pas être donnée par la prunelle, mais par l’ombre du front dans les orbites allongées.
Appelé par la lumière, un pékinois blanc entra en trottant. Elle l’appela d’une voix fatiguée :
« Chienvelu, chienmoussu, chientouffu ! »
Elle le saisit de la main gauche, l’éleva jusqu’à son visage en le caressant :
« Lapin, dit-elle, en souriant, lapin lapinovitch...
— Il te ressemble, dit Kyo.
— N’est-ce pas ? »
Elle regardait dans la glace la tête blanche collée contre la sienne, au-dessus des petites pattes rapprochées.
L’amusante ressemblance venait de ses hautes pommettes germaniques. Bien qu’elle ne fût qu’à peine jolie, il
pensa, en le modifiant, au salut d’Othello. « Ô ma chère guerrière... »
Elle posa le chien, se leva. Le manteau à demi ouvert, en débraillé, indiquait maintenant les seins haut
placés, qui faisaient penser à ses pommettes. Kyo lui raconta sa nuit.
« À l’hôpital, répondit-elle, ce soir, une trentaine de jeunes femmes de la propagande échappées aux
troupes blanches... Blessées. Il en arrive de plus en plus. Elles disent que l’armée est tout près. Et qu’il y a
beaucoup de tués...
— Et la moitié des blessées mourront... La souffrance ne peut avoir de sens que quand elle ne mène pas à
la mort, et elle y mène presque toujours. »
May réfléchit :
« Oui, dit-elle enfin. Et pourtant c’est peut-être une idée masculine. Pour moi, pour une femme, la
souffrance — c’est étrange — fait plus penser à la vie qu’à la mort... À cause des accouchements, peutêtre... »
Elle réfléchit encore :
« Plus il y a de blessés, plus l’insurrection approche, plus on couche.
— Bien entendu.

— Il faut que je te dise quelque chose qui va peut-être un peu t’embêter... »
Appuyé sur le coude, il l’interrogea du regard. Elle était intelligente et brave, mais souvent maladroite.
« J’ai fini par coucher avec Lenglen, cet après-midi. »
Il haussa l’épaule, comme pour dire : « Ça te regarde. » Mais son geste, l’expression tendue de son visage,
s’accordaient mal à cette indifférence. Elle le regardait, exténuée, les pommettes accentuées par la lumière
verticale. Lui aussi regardait ses yeux sans regard, tout en ombre et ne disait rien. Il se demandait si
l’expression de sensualité de son visage ne venait pas de ce que ces yeux noyés et le léger gonflement de ses
lèvres accentuaient avec violence, par contraste avec ses traits, sa féminité... elle s’assit sur le lit, lui prit la
main. Il allait la retirer, mais la laissa. Elle sentit pourtant son mouvement :
« Ça te fait de la peine ?
— Je t’ai dit que tu étais libre... N’en demande pas trop », ajouta-t-il avec amertume.
Le petit chien sauta sur le lit. Il retira sa main, pour le caresser peut-être.
« Tu es libre, répéta-t-il. Peu importe le reste.
— Enfin, je devais te le dire. Même pour moi.
— Oui. »
Qu’elle dût le lui dire ne faisait question ni pour l’un, ni pour l’autre. Il voulut soudain se lever : couché
ainsi, elle assise sur son lit, comme un malade veillé par elle... Mais pour quoi faire ? Tout était tellement
vain... Il continuait pourtant à la regarder, à découvrir qu’elle pouvait le faire souffrir, mais que depuis des
mois, qu’il la regardât ou non, il ne la voyait plus ; quelques expressions, parfois... Cet amour souvent crispé
qui les unissait comme un enfant malade, ce sens commun de leur vie et de leur mort, cette entente
chamelle entre eux, rien de tout cela n’existait en face de la fatalité qui décolore les formes dont nos regards
sont saturés. « L’aimerais-je moins que je ne crois ? » pensa-t-il. Non. Même en ce moment, il était sûr que si
elle mourait, il ne servirait plus sa cause avec espoir, mais avec désespoir, comme un mort lui-même. Rien,
pourtant, ne prévalait contre la décoloration de ce visage enseveli au fond de leur vie commune comme
dans la brume, comme dans la terre. Il se souvint d’un ami qui avait vu mourir l’intelligence de la femme
qu’il aimait, paralysée pendant des mois ; il lui semblait voir mourir May ainsi, voir disparaître
absurdement, comme un nuage qui se résorbe dans le ciel gris, la forme de son bonheur. Comme si elle fût
morte deux fois, du temps, et de ce qu’elle lui disait.
Elle se leva, alla jusqu’à la fenêtre. Elle marchait avec netteté, malgré sa fatigue. Choisissant, par crainte et
pudeur sentimentale mêlées, de ne plus parler de ce qu’elle venait de dire puisqu’il se taisait, désirant fuir
cette conversation à laquelle elle sentait pourtant qu’ils n’échapperaient pas, elle essaya d’exprimer sa
tendresse en disant n’importe quoi, et fit appel, d’instinct, à un animisme qu’il aimait : en face de la fenêtre,
un des arbres de mars s’était épanoui pendant la nuit ; la lumière de la pièce éclairait ses feuilles encore
recroquevillées, d’un vert tendre sur le fond obscur :
« Il a caché ses feuilles dans son tronc pendant le jour, dit-elle, et il les sort cette nuit pendant qu’on ne le
voit pas. »
Elle semblait parler pour elle-même, mais comment Kyo se fût-il mépris au ton de sa voix ?
« Tu aurais pu choisir un autre jour », dit-il pourtant entre ses dents.
Lui aussi se voyait dans la glace, appuyé sur son coude, — si japonais de masque entre ses draps blancs.
« Si je n’étais pas métis... » Il faisait un effort intense pour repousser les pensées haineuses ou basses toutes
prêtes à justifier et nourrir sa colère. Et il la regardait, la regardait, comme si ce visage eût dû retrouver, par
la souffrance qu’il infligeait, toute la vie qu’il avait perdue.
« Mais, Kyo, c’est justement aujourd’hui que ça n’avait pas d’importance... et... »
Elle allait ajouter : « Il en avait si envie ». En face de la mort, cela comptait si peu... Mais elle dit
seulement :
« ... moi aussi, demain, je peux mourir... »
Tant mieux. Kyo souffrait de la douleur la plus humiliante : celle qu’on se méprise d’éprouver.
Réellement elle était libre de coucher avec qui elle voulait. D’où venait donc cette souffrance sur laquelle il
ne se reconnaissait aucun droit, et qui se reconnaissait tant de droits sur lui ?
« Quand tu as compris que je... tenais à toi, Kyo, tu m’as demandé un jour, pas sérieusement — un peu
tout de même — si je croyais que je viendrais avec toi au bagne, et je t’ai répondu que je n’en savais
rien, — que le difficile était sans doute d’y rester... Tu as pourtant pensé que oui, puisque tu as tenu à moi
aussi. Pourquoi ne plus le croire maintenant ?
— Ce sont toujours les mêmes qui vont au bagne. Katow irait, même s’il n’aimait pas profondément. Il
irait pour l’idée qu’il a de la vie, de lui-même... Ce n’est pas pour quelqu’un qu’on va au bagne.
— Kyo, comme ce sont des idées d’homme... »
Il songeait.
« Et pourtant, dit-il, aimer ceux qui sont capables de faire cela, être aimé d’eux peut-être, qu’attendre de
plus de l’amour ?... Quelle rage de leur demander encore des comptes ?... Même s’ils le font pour leur...
morale...

© 2018-2019 uberlabel.com. All rights reserved